Un tournant ?

En vingt ans, Nikos Aliagas est devenu le Monsieur 100 000 volts du paysage audiovisuel français où il anime avec bonne humeur cinq émissions par semaine. Comment le gosse d’immigré, l’ex-présentateur du JT à Athènes, le photographe amateur passionné qui, pour “TéléObs” , commente quelques-uns de ses clichés, s’est-il imposé ? Eléments de réponse à l’heure où vont démarrer, sur TF1, les battles de “The Voice”.

Je me suis battu.

Attention, je fais des trucs sérieux.”

“”Union libre” a apporté la notoriété au Grec de service que j’étais.”

Le service public essaie-t-il parfois de vous débaucher ?

Si j’ai donné mon sentiment sur l’Europe, je devais cette fois me contenter de participer au deuil collectif. Nous avons tous été frappés. Nous avons tous, directement ou indirectement, perdu des gens que nous connaissions. J’ai tenté d’être utile à la collectivité. J’ai un gros compte Twitter [1 million d’abonnés, NDLR] , où j’ai retweeté les appels des ministères. J’ai aussi accepté de présenter une soirée à Bercy, en présence de politiques, pour le personnel public, je peux le dire maintenant, il y a prescription : 15 000 spectateurs, policiers, pompiers, éboueurs qui ont nettoyé le sang sur les trottoirs au petit matin.

Au bout de six mois, je dansais en slip sur la table. Je suis devenu rédacteur en chef d'”Union libre” un programme auquel je dois beaucoup, tout en continuant, dans un premier temps, à présenter le 20h30 à Athènes sur la chaîne Alter.

“Gamin, je dormais sur un Clic-Clac dans l’atelier. Oublions tout de suite Cosette, je croyais que tous les enfants étaient logés à la même enseigne. Quand j’allais chez mes copains de classe et qu’ils me montraient leur chambre, je me demandais : “A quoi ça sert ?” Moi, j’adorais m’endormir pendant que mon père travaillait.”

L’exercice respecte les codes du ring et l’adrénaline monte d’un cran. Mais on a besoin de cette dramaturgie-là, sinon “The Voice” serait rebaptisée “Oui-Oui”… C’est déjà un peu “Oui-Oui”, il n’y a aucune méchanceté là-dedans, juste de la dramaturgie. Comme le rappelle très justement ce philosophe de Florent Pagny : “A la fin, il n’ en restera qu’un.” Au départ, je n’assumais pas du tout de tenir la main des deux candidats et de n’en lever qu’une. Mais je m’y suis fait. C’est un jeu. Une épreuve. Beaucoup ont perdu au stade des battles et ont percé plus tard. Et puis, pardon, mais qui a jamais prétendu que la vie était juste ?

Les miens m’aident. Un soir, je vais dormir sur le canapé chez ma mère, Harula, 1,60 mètre et un sacré tempérament. Le lendemain, elle me réveille :

“Bref, je ne me situais ni à droite ni à gauche mais pour l’Europe et contre ce référendum qui fracturait la société. Je savais d’où le “non” allait surgir. Le “non”, c’était tous mes potes qui roulaient en Porsche Cayenne, certains membres de ma famille, et aussi les révolutionnaires de la dernière heure.”

Les Grecs vous en ont-ils tenu rigueur ?

“The Voice”, “50 mn Inside”, et, sur Europe 1, une hebdomadaire, “Sortez du cadre”- dont les audiences progressent – et une mensuelle… Vous n’avez jamais envie de tout lâcher ?

Il me semble que les éleveurs et les paysans français ont des préoccupations identiques, non ?

Je l’ai écouté. Je n’étais plus dupe. Je savais que je vivais avec mon alias, mon image, “le monsieur de mon travail” , comme je dis à ma fille. Mais je savais aussi qu’une fois chez moi, tout ça n’existait plus.

Qu’est-ce qui vous a poussé à accepter ?

Mougeotte me dit : “OK, je vais aller voir Jean-Claude Dassier” , vice-président de l’antenne, un mec à l’ancienne : faussement ronchon, rien à foutre de rien. A l’époque, personne ne comprend : la culture de la vedette règne, que va-t-il faire sur LCI ? La rédac s’attend à voir arriver une star. Elle est suspicieuse. Mais je me borne à demander où se trouve mon bureau et l’heure de la conférence de rédaction. A l’issue de cette conf, ils sont soulagés. Je parle leur langue, je partage leurs codes.

Que ressentez-vous au moment où commencent des battles ?

Ce n’est pas de sa faute, c’est l’émission qui ne marche pas, lui fait ce qu’il peut.”

La “Star Ac” a pris au bout d’un mois ou deux. J’avais rempli mon cahier des charges : ne pas être là pour montrer ma gueule, tenir une émission en direct. A la fin de la première saison – 15 millions de téléspectateurs -, j’ai songé : on est quittes. La tentation aurait été d’aller aux soirées, de faire des trucs faciles, comme les candidats. J’ai eu des propositions pour partir ailleurs. Je suis resté six ans sur TF1, je n’ai pas fui. “Finis ce que tu as commencé”, c’est ma grande théorie. J’ai opté pour LCI.

Tu te prends pour qui ? Ton grand-père est rentré du front à pied en 1941, il a mis six mois, il ne s’est jamais plaint. Tu es qui, toi, pour te plaindre ? Bats-toi !”

Pour en revenir à l’Europe, vous avez surpris en vous prononçant pour le “oui” au référendum du 5 juillet 2015 devant 22 000 personnes à Athènes, quand le gouvernement Tsípras défendait le “non”…

Je ne le crois pas. L’autre jour, j’étais chez moi pour célébrer sainte Agathe, la sainte du village. Des agriculteurs m’ont hélé : “Eh ! Nikos !” Ils ne m’ont pas reproché mon soutien au « oui », on a fait des photos et ils m’ont juste demandé : “Dis-leur, en France, qu’on souffre.”

En 2001, TF1 vous appelle…

“Je t’aime bien, mais que penserait ton voisin de palier si, tous les jours, tu te pointais devant l’ascenseur en hurlant des ”Eh ! Ça va ?”. Tu dois en faire moins que dans la vie.”

 Propos recueillis par Sophie Grassin

Je me doutais que j’allais m’attirer les foudres des populistes. Je n’espérais aucun cashback – un espoir de retour sur investissement -, je ne me mêle jamais de politique en France. J’avais juste envie de dire : “Apaisez un peu tout ça, de toute façon, on est en train de vous rouler, Tsípras fera volte-face.” Ma femme m’enjoignait : “N’y va pas…” Des chanteurs qui devaient venir appuyer le “oui” ont été menacés. Ce n’était pas le bon timing. J’ai marché sur des braises. Mon engagement était peut-être un peu naïf mais assumé. Je ne le regrette absolument pas.

Nikos Aliagas.  A l’époque, j’étais encore reporter à Euronews, et “Union libre” cherchait un spécialiste de l’Europe. Il se trouve que je baragouine quelques langues [cinq au total, NDLR] , et que je connais un peu les institutions. Je rentre de pèlerinage en Grèce, je porte une cravate et Géraldine Levasseur, aujourd’hui responsable des magazines de France 2, me caste. Je commence par expliquer à Christine Bravo, dont je découvrirai plus tard qu’elle est née le même jour que moi, à treize ans d’intervalle, dans la même maternité, à la clinique des métallos, rue des Bluets, à Paris, dans le 11e arrondissement :

Oui et je les regarde pour comprendre en essayant de garder ma spontanéité : qu’y avait-il en face ? A quel moment avons-nous dévissé ou, au contraire, grimpé ? Il faut évidemment faire de l’audience sinon vous ne restez pas à TF1, entreprise privée, qui vit de la . L’intégration républicaine fonctionne aussi sur le plan professionnel : on me connaît comme le Grec, même si je suis né ici, je n’ai pas de piston, j’ai rencontré les gens que je connais tout seul. Chaque jour peut être mon dernier. Mais je ne fais pas ce que je fais à n’importe quel prix. Je proscris tout cynisme.

Les audiences vous sanctionnent…

Au moment des attentats de novembre dernier, certains journalistes grecs vous ont demandé de vous exprimer, vous avez refusé. Pourquoi ?

Ça arrive, on flirte. Mais quand on se sépare, c’est des deux côtés. Pour le moment, TF1 et moi, on se veut encore. De toute façon, je ne suis pas de ceux qui, à chaque proposition, la crient sur les toits : “Never complain, never explain” , comme disent ma femme et ma fille qui parlent anglais. Et que j’essaie d’imiter pour me la péter.

Seulement quand j’ai une angine en prime. Mais je suis bien organisé et ma sœur Maria [son assistante, NDLR] est un vrai cerbère. J’aime “50 mn Inside”, émission people bien faite, entre “Paris Match” et “Vanity Fair”. J’y mène mes interviews avec bienveillance mais sans complaisance, je ne suis pas dans la position d’un fan. J’essaie de comprendre la vérité de celui ou celle qui me fait face. Après, bien sûr, il y a les reportages sur les milliardaires de Positano, Saint Barth ou Los Angeles, qui, moi aussi, m’énervent. Mais nous devons respecter les codes people. Nous mettons du fond, nous racontons des histoires et nous ne volons jamais rien. Europe 1 me permet de créer du lien et de rencontrer des intellectuels comme Edgar Morin. Mon grand-père me lisait “l’Odyssée”. C’est de là que je viens. J’ai su très vite que je pouvais mourir demain, que tout ça n’était qu’une vaste blague. Alors, je m’amuse, je fais de la photo, j’expose, je ne suis pas un chanteur, professionnel mais je sors un album et je pars en tournée pour 50 dates avec le fils de Leonard Cohen.

J’ai présenté le journal, été correspondant, le premier réflexe des Grecs est donc de m’appeler dès qu’un événement d’envergure se produit. Là, j’étais trop concerné, j’aurais pu me trouver dans le 11e , le quartier de mes parents. Nous vivons à une époque où il faut savoir se taire, déclarations intempestives, pleureuses, on passe très vite de la polyphonie à la cacophonie. Je connais le danger du tweet où vous pétez les plombs. On n’avait pas besoin de moi, on souffrait tous pareil.

La guerre commence. J’avais eu deux articles dans ma vie, j’en ai soudain 200, tous pourris. Dans je ne sais plus quel canard, peu importe, on voyait Benjamin Castaldi qui sortait du “Loft” avec son 7 d’or en main, et moi, dans les flammes. Violence inouïe. Du jour au lendemain, les mêmes mecs qui me trouvaient génial me tapaient dessus. Mougeotte et Patrick Le Lay me soutenaient, ils répétaient :

Je me suis prononcé non pas pour des raisons politiques mais par pur bon sens. Dans mon discours, je n’évoque, d’ailleurs, à aucun moment Tsípras et les autres. Je dis simplement aux Grecs : “Vous vous trompez, nous sommes européens.” L’attitude d’Angela Merkel, la chancelière allemande, le cynisme des bureaucrates, pour qui l’Europe est devenue un bouc émissaire, je les avais déjà dénoncés dans des interviews trois ans plus tôt. Nous n’en étions plus là. La Grèce se divisait entre riches et nantis alors que la classe moyenne avait, elle aussi, voté pour Tsípras.

Quand on vous observe dans les coulisses de “The Voice” 10 minutes avant le prime, on ne voit qu’une chose : votre extrême concentration…

TéléObs. L’un des premiers souvenirs que les téléspectateurs gardent de vous, c’est votre chronique dans “Union libre”, l’émission de Christine Bravo, sur France 2, qui, dans les années 1990, traitait de l’Europe. Comment êtes-vous arrivé là ?

Avec l’afflux de migrants, l’Europe traverse une crise humanitaire sans précédent… Cette crise économique, identitaire et sanitaire me préoccupe plus que tout. Cinq mille réfugiés débarquent tous les jours en Grèce. Ils sont 70 000 à rester bloqués dans le pays. On fait quoi ? Les Grecs n’ont pas érigé de murs sur les îles. Des pêcheurs plongent de façon quotidienne pour sauver ceux qui ont besoin de l’être. Aujourd’hui, ce n’est plus une histoire de clivage entre celui qui a et celui qui n’a pas. L’argent, quand on le veut et qu’on cesse de procéder à des comptes d’apothicaire politiques, on le trouve.

Comment avez-vous renversé la vapeur ?

A la “Star Ac”, l’émotion du type -“Alors, ta mère te manque ?” – était parfois écrite. A “The Voice”, non. Lors des auditions, je suis en coulisses, du côté des familles, sans script, je me laisse prendre par le truc, je me connecte à la mère de famille. Je suis « avec ». Quand le jury ne retient pas les candidats, je leur dois la vérité, je ne peux pas m’en sortir avec une phrase toute faite de la prod : ça marcherait une fois. Pas deux.

En apprenant. A la télé, il faut du temps. Au départ, je ne voulais pas déranger, je me laissais guider. Petit à petit, j’ai élagué le futile, cessé de vouloir prouver que j’étais un animateur, essayé d’accompagner les gens qui me regardaient. Autrement dit, je suis devenu moi-même. Au début de la “Star Ac”, j’en faisais des tonnes. Un type du métier m’a conseillé :

Et surtout Etienne Mougeotte par l’intermédiaire d’un type hyper classe et discret : le producteur Philippe Thuillier. Le projet ne se monte pas. Mais Mougeotte me rappelle : “J’ai des magazines d’info pour toi.” C’est un autre monde. Je suis un journaliste, je n’ai aucune valeur marchande. A cette période, personne ne veut alors présenter “Star Academy”, j’accepte. L’instinct, la reconnaissance du moment, la pulsion, comme toujours.

Je viens d’une école de techniciens, pas d’une école de numéros de claquettes en coulisses. Ma méthodologie de journaliste peut-être… Je ne peux pas dire : “Arrêtez cinq minutes, je ne suis pas prêt.” Il n’y a pas de ça chez nous. A quoi sert une oreillette ? Elle ne vous souffle en aucun cas quoi dire. Un prime des années 2000 ne ressemble pas à un prime des années 1990. C’est de la formule 1, on change de vitesse, les virages se négocient dix mille fois plus vite. Les mecs de la régie sont mes copilotes. Je dois savoir en permanence où est posté le gars de la lumière, celui du son et combien de micros sont ouverts. Le plateau de “The Voice”, concept fort, compte 17 caméras. Je tiens un avion, et même s’il n’y a aucun enjeu de vie ou de mort, je ne suis qu’un technicien. Bien sûr, il faut que tout cela ait l’air facile. A la fin de l’émission, je rends les clefs de l’appareil.

Je n’ai pris qu’une seule photo, je n’ai accepté aucune interview. Ce soir-là, je n’étais pas un animateur. Mais un simple citoyen.”

Ce que j’ai envie de faire, je le fais. Quand Bravo me dit : “Viens”, mon instinct me dicte de la suivre. Je porte l’exil de mon père, j’ai toujours été élevé avec un principe : ne pas perdre mon temps. Je suis issu de l’intégration républicaine. J’honore le pays qui a honoré mes parents et qui m’honore aujourd’hui. Même si j’éprouve une certaine fierté à avoir modifié le statut familial, il ne s’agit pas pour moi de réussite sociale ou d’argent. J’essaie juste de ne jamais décevoir Andreas Aliagas, tailleur grec arrivé en France au début des années 1960.

REPÈRES
1969.
Naissance à Paris.
1993. Journaliste à Euronews.
1998. Chroniqueur à “Union libre” (France 2).
2001. Présente “Star Academy” (TF1).
2007. “50 mn Inside” (TF1).
2011. “C’est Canteloup” (TF1).
2012. “The Voice”(TF1).

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