Un œil sur la fenêtre | Culture

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Une de ces trois formes: comme des murs (l’opposition fermée du monde), comme des miroirs (reflets de soi) ou comme des fenêtres (ouverture agréable, possibilités)… Suspense total: c’est ainsi qu’une chronique ne peut pas commencer. Arrivé sur cette ligne, seul mon père me suit. Peut-être pas non plus, seul à la maison, soudain vieilli, effrayé, marre de la séquestration. Je comprends, mais je vais mieux car j’ai découvert les fenêtres et le balcon de la salle à manger. Explication: Comme on est rameur de la Volga dans le journalisme, on rentre toujours chez tant de monde, quand les stores sont déjà baissés pour s’isoler du regard des ténèbres. Et quand ils se lèvent le matin, j’ai tendance à ne pas être là.

Ces jours-ci oui. J’ai découvert que la fenêtre est ce point magique entre la possibilité de voir (ou de montrer) une scène intime et le désir de s’échapper. Et donc mon quartier inconnu a émergé. Je contrôle six fermes. Mais ce ne sont pas les potins, ce sont les âmes des objets et des personnes que je regarde. Par exemple, j’essaie de comprendre la nature démoniaque qui fait éclabousser les écorces très pointues, infatigables, que je viens de rencontrer, mais que pendant des années je sens à travers le mur et qui se relaient avec la musique Dolby Surround (Samedi soir) de son jeune maître, dont je n’ai pas encore eu le plaisir. Oui, la sienne, j’espère, deux sœurs, dimanche dernier en bikini se coupant les cheveux l’une sur l’autre sur la terrasse.

Oui, il y a beaucoup de bikini, mais ce n’est pas le cas avec ma petite sirène de lecture, à l’avant. Trapèze sans filet, assis sur short sur le rebord, calé avec des jambes languissantes et des demoiselles d’honneur, chaque après-midi, quand il fait jour de ce côté de la rue. Il a tendance à tenir les livres fins avec indifférence, je sens la poésie, qui succombe bientôt au mobile. L’intérieur, sobrement juvénile: sur une étagère minimale en métal, un tableau gris vertical avec quatre photos. J’ai dû être indiscret car dernièrement un jeune homme à la barbe, un argentin (accent, compagnon de succion) et, par teint, un puma de l’équipe de rugby de votre pays.

Instruit de culpabilité, découvre, je me sens comme Indra, le dieu hindou: après avoir séduit la femme du sage Gautama, il a obtenu des pouvoirs supérieurs qu’Indra devait porter sur son corps l’empreinte de mille figures de yoni (organe féminin) qui s’est ensuite transformé en yeux. Le lien symbolique entre yoni et l’œil est profond, comme en témoigne le mythe grec d’Œdipe, qui devient aveugle comme une castration pour avoir possédé sa mère, Jocaste. Sexe et oeil: les organes comme sources de pouvoir vital, reflétant ces figures qui peuplent un demi-inventaire des mythes asiatiques les yeux dans les mains (action clairvoyante), qui dans l’art chrétien atterriront sur les ailes des anges…

Le petit homme me défie. Mon œil me fait mal, je pense, hypocondriaque. Peut-être, sous sa forme humaine, catoblepas, un animal des sources du Nil avec un regard qui a tué instantanément, selon Pline dans son Histoire naturelle; ou peut-être que c’est une méduse anthropomorphe et ça me pétrifiera rien qu’en me regardant? … Je suis mal à l’aise. Cela n’aide pas non plus qu’il lise maintenant le délicieux L’œil dans la mythologie. Son symbolisme (1954), de Juan Eduardo Cirlot, graine de son Dictionnaire des symboles et qu’il passe en revue les apparences irrationnelles de l’œil dans le récit de l’humanité. Le Wunderkammer le récupère. Ici, je vois aussi que le mythe d’Indra saute à la légende grecque du gardien Argos, qui n’a même pas été sauvé par ses 100 yeux: ils se sont tous endormis au son de la musique d’Hermès, qui l’a décapité.

Réfléchissant inconsciemment à ces lectures, j’ai mis des lunettes de soleil et un chapeau. Cela deviendrait comme la stratégie des Phéniciens, des Syriens, des Étrusques ou des Carthaginois et plus tard des guerriers rusés, qui ornaient des amulettes, des casques ou des boucliers avec lesquels ils attiraient le mauvais œil de l’ennemi, distrait par tout cela. Et donc j’ai été réveillé par cette vieille préoccupation pour ma garde-robe, un mécanisme de défense pour détourner l’attention de l’adversaire de moi, le dirigeant vers le costume. Cette obsession de ne montrer aucune richesse, afin de ne pas attirer les regards du malheur, doit également circuler ici. Ou peut-être l’influence des religieuses de l’école maternelle, qui se détendent devant l’Agneau apocalyptique des sept yeux ou la sombre Carême Lady, avec tous ces yeux pour regarder le jeûne.

Sous les verres, je change le sol et le bloc aux cheveux gris sur un canapé rouge dans une salle à manger baroque (rideaux, lampe de table, murs à carreaux …), la vie accumulée d’une femme seule. Il ne l’ouvre pas, mais colle aux vitres tandis qu’un pupitre mural tient un livre, absorbé derrière ses lunettes. Dans l’immeuble voisin, à trois fenêtres, un autre pupitre, debout, métallique, avec une partition, règne seul dans une pièce nue. Et cela me fait penser que, depuis l’enfermement, je n’entends pas le trombone retentissant que, juste cordialement de nos jours, je déteste, une partie de l’orchestre meurtrier qui complète un grattoir de guitare pas encore localisé.

De nombreuses fenêtres, je ne connais que les pieds qui font souvent saillie, coquins face aux rayons du soleil, peu importe les rides, les galindons ou les arabesques numériques. C’est choquant, comme l’obsession du couple du premier étage de passer, presque tous les jours, l’aspirateur bruyant sur le tapis suspendu à la balustrade ou la conversation surréaliste qu’un homme avec son ami dans le dernier bloc: il l’a reconnu derrière le masque et, dans la quarantaine, ils constatent qu’ils vivent dans la rue depuis deux ans et demi. Grande métaphore: nous découvrons l’autre lorsque nous sommes confinés, parapetés, cachés.

La nuit, dans ma dernière sortie méthodique de la journée (les lumières intérieures parlent aussi: un blanc bleuâtre, une ocre intense, un point qui scintille dans les entrailles), je me demande si nous sommes polyphèmes (pour les Grecs, le Cyclope comme expression d’infériorité: pas de vision du spirituel), rêves, souvenirs, fantasmes fermés qui sont encore des fenêtres dans notre psyché. Il est bon de jeter un coup d’œil et de les ouvrir, comme le faisaient les anciens quand il y avait un mort dans la maison, afin que son âme puisse être libérée.

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